Profiler

Ambiance de la glousse

Auteur : Romaric Galonnier

Illustrateur : Stivo

Éditeur : Cocktail Games

Nombre de joueurs : 3 à 8

Genre : Jeu d’ambiance coopératif ; Déduction par l’absurde

Sortie : Mars 2017

Description

Un jeu d’ambiance coopératif !

Jouez dans la même équipe pour essayer de retrouver ensemble le bon personnage parmi 6. Par exemple, qui ferait du saut en parachute et soignerait son look ? Dracula ou Lady Gaga ? Mettez-vous d’accord et prouvez que vous êtes la meilleure équipe de Profilers !

Critique

Depuis quelques années, Cocktail Games est devenu un éditeur très régulier dans la qualité de ses sorties. Si dans sa gamme historique « boites métal », tout n’était pas inoubliable, l’équipe a su dénicher un paquet de petites perles, peaufinant son travail d’édition tout en restant fidèle à sa ligne éditoriale : des jeux aux règles simples et au plaisir immédiat. Après Give Me Five, Imagine ou encore la gamme comprenant Keep Cool, Compatibility et Fast Fouille, une nouvelle sortie se « profilait » pour ce début d’année 2017 depuis quelques mois, avec les éloges de ceux ayant pu l’essayer en tant que prototype. Derrière cette boite rose se terre donc Profiler, de Romaric Galonnier. Le midi-pyrénéen, membre du MALT (Mouvement des Auteurs Ludiques Toulousain), n’en est pas à son coup d’essai. Il a en effet quelques créations déjà éditées par Blue Cocker : Casting et Yesss !, tandis que ARGH (toujours édité par le chien bleu) est sorti en parallèle à Profiler.

Je me souviens avec tendresse de ma découverte de l’excellent Give Me Five, des non moins merveilleux auteurs alsaciens Jacques Bariot et Dominique Della Scaffa, assez peu vendeur lors de l’explication et pourtant une évidence dès qu’on faisait une première partie. Profiler « souffre » du même problème, et Cocktail Games ne s’y est pas trompé dans sa communication pour faire parler du jeu et en présenter les qualités. Tout en se soumettant aux classiques vidéos de présentation, l’éditeur a compris que l’essentiel était de convaincre par l’acte de jouer et les interactions qui naissent d’une partie. Pour faire court (allez lire les règles, ou mieux, visionner une partie), Profiler est un jeu d’ambiance coopératif où un joueur – le « leader » – va devoir faire deviner un personnage (parmi six) aux autres à l’aide de deux phrases écrites sur des cartes tirées au hasard et le caractérisant plus ou moins (ces cartes sont placées sur une échelle de -5 à +5). La partie dure cinq manches – le leader change à chacune – où l’on peut marquer jusqu’à cinq points, pour un total maximum de 25 (vous avez le calcul ?). Cinq points par manche, disais-je, car on procède par élimination, chaque personnage éliminé n’étant pas celui sélectionné par le meneur rapportant un point. Je vous avais prévenu, dit comme ça, c’est très abstrait et ça ne sent pas le fun absolu.

Un possible début de partie.

Mélenchon ou un breton ?

Et pourtant, depuis sa sortie et mon achat, Profiler a remplacé ou accompagné Codenames (autre grand jeu, je vous en parle ici) et Mot pour mot (dont la critique est aussi disponible) dans la catégorie « on-le-sort-à-chaque-fois-et-on-finit-par-enchaîner-cinq-ou-six-parties-au-point-de-n’avoir-fait-que-ça-de-la-soirée ». Ah ça, ça claque autrement que « jeu d’ambiance coopératif », hein ?! Car dans Profiler, en tant que leader, vous allez devoir décider à quel point, au hasard, Jean-Luc Mélenchon, est susceptible de se brosser les dents aux toilettes ou de promener son caniche sur son yacht. Une fois vos deux cartes placées sur la fameuse échelle, le sort est entre les mains de vos coéquipiers qui vont devoir identifier que c’est bien lui que vous vouliez leur faire deviner, et pas Adriana Karembeu, un breton ou encore un boulanger (les personnalités côtoient les noms communs). Et là intervient le génie et le principal plaisir que l’on ressent en jouant à Profiler. Il va falloir trouver une logique à tout ça et à l’esprit du meneur, comparer les candidats par rapport à deux caractéristiques souvent rocambolesques, ce qui mène de manière étonnamment naturelle à des argumentaires surréalistes que vous déroulerez avec un remarquable aplomb. Juste avant d’éclater de rire avec le leader et vos camarades au moment où tout le monde se rend compte de l’absurdité géniale du dialogue qui vient de naître devant vos yeux. Cocktail Games, je le disais plus tôt, a bien saisi que ces débats burlesques sont le sel et le cœur de Profiler. Pour mettre en avant ces phases et les choix pittoresques qu’ils mettent en œuvre, ils n’ont eu de cesse de présenter sur les réseaux sociaux des extraits écrits de ces discussions et les deux personnages qui en étaient l’objet.

Un exemple de la communication mise en place par Cocktail Games.

Moine coopiste

Quelques mots sur l’aspect coopératif du jeu, pas si fréquent dans les jeux d’ambiance, et sur l’importance des points dans Profiler. La création de Romaric Galonnier fait partie de ces jeux où l’on ne perd pas vraiment et où l’on ne tente pas de « battre le jeu » mais où il faudra faire, ensemble, le plus haut score. Mélangez ce principe avec celui de la communication orale et du débat et vous obtenez un titre où l’on évite l’écueil fréquent de « l’effet leader » qui pourrait apparaître chez les joueurs devant deviner le personnage. Alors oui, il y aura de grandes gueules, mais après des dizaines de partie, j’ai toujours vu s’établir un consensus où même ceux qui étaient plus discrets participaient aux discussions et faisaient évoluer l’avis général. Au sujet des points et du score, il se passe quelque chose de très surprenant avec Profiler. En général, dans ces petits jeux où l’essentiel est l’interaction créée autour de la table (le jeu qui fait société : Agent Trouble, Linq, Le monde est fou, Concept…), on se fout rapidement du score et on enchaîne les manches/parties sans les compter. Dans Profiler, on le fait à chaque partie et on se met le challenge d’arriver le plus loin possible, sans oublier d’avancer le marqueur, alors que c’est en général ce qui se passe dans les jeux précités où l’on enchaîne les parties. Ici, on les enfile aussi, mais chaque partie est délimitée avec un début et une fin, et un résultat. Peut-être est-ce, un peu comme dans Hanabi, l’aspect coopératif et « faire le plus haut score », en tout cas pour une fois que le décompte n’est pas là juste pour faire figuration et qu’il donne un sens supplémentaire aux parties, c’est quelque chose d’intéressant dans la dynamique de création et les mécanismes psychologiques qui font qu’on attache une importance ou non aux points et comment cela change notre pratique de jeu.

Une opinion ?

Profiler de fer

Une variante « expert » modifie la progression et la difficulté, sans changer en profondeur les sensations de jeu. Cette fois, il faut essayer d’enchaîner le plus de parties parfaites avec identification du personnage tiré par le « leader », la moindre erreur mettant fin à la partie. A chaque succès, on change tous les personnages et on ajoute une carte supplémentaire, augmentant les probabilités de faire fausse route. L’idée n’est pas mauvaise, mais le fait de changer toutes les cartes à chaque manche redistribue entièrement la réflexion et n’induit pas une progression de la pensée mais une simple progression de la difficulté, les joueurs ayant à repenser tous les liens entre tous les personnages, là où ils auraient pu – ainsi que le leader au moment de poser les cartes caractéristiques sur l’échelle – s’appuyer sur les débats précédents pour enrichir le metagame. Bien sûr, en l’état des règles, cela simplifierait peut-être trop la variante, mais ça reste un regret en terme de sensations de jeu qui auraient pu gagner en profondeur. Dommage également de ne pas avoir développé un mode de jeu où la réflexion s’affinerait par l’ajout de cartes caractéristiques d’une manche à l’autre, quand on fait une erreur par exemple, même si là encore, après essai, ça simplifie vraiment les choses. J’imagine que l’idée a été évaluée par l’auteur et/ou l’éditeur sans trouver de résultat assez valable et intéressant pour inclure cette option dans Profiler.

Cocktail Games continue donc sur sa lancée de jeux d’ambiance qui sortent du lot, Profiler étant sans doute l’un des meilleurs d’entre eux. Les quelques détails énoncés en fin de critique n’enlèvent rien au plaisir ressenti lors de chacune des parties et durant les discussions absurdes qui les animent. Sans être très original dans le but à atteindre (deviner un personnage), c’est le moyen d’y arriver et la manière dont ont été conçues les mécaniques du jeu qui confèrent à Profiler son identité et l’impression de n’avoir jamais vraiment joué à quelque chose de similaire. Quand en plus il questionne notre relation au score dans les jeux d’ambiance, difficile de faire la fine bouche. Un titre indispensable à votre ludothèque donc, qui permettra de jouer avec tout public et qui risque de s’imposer dans la plupart de vos soirées et de vous faire voir vos amis d’un nouvel œil.

Amoureux de la culture au sens large, je tente de pratiquer à la fois approfondissement et élargissement, sans que jamais ce ne soit sale. Né la même année que la chute de mur de Berlin (coïncidence ? pas sûr…), j’ai été bercé par Picsou Magazine, les Tortues Ninja, les Minikeums, Pokémon ou encore Final Fantasy VII. J’ai tendance à écrire et parler plus que nécessaire, je vais donc me contenter d’ajouter que je suis aussi professeur des écoles.

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