Mot pour mot

Lettres à transe

Auteur : Jack Degnan

Illustrateur : Matt Roussel, Manuel Sanchez

Éditeur : Le Scorpion Masqué

Nombre de joueurs : 2 à 12

Genre : Jeu de lettres mais bien quand même, Tir à la lettre

Sortie : Mars 2017

Description

Mot pour mot réussit l’exploit de marier habilement le jeu d’ambiance et de lettres!

Deux équipes s’affrontent. À votre tour, trouvez vite un mot correspondant à la catégorie imposée puis déplacez chacune de ses lettres vers vous. La première équipe à capturer 6 lettres en les extirpant du plateau l’emporte!

Réunissez tous les joueurs autour de ce « tir à la lettre » !

Critique

Les jeux de lettre, souvent, avouons-le, c’est un peu chiant. Pas qu’ils soient mauvais, et même des ancêtres parfois moqués comme le Scrabble ont leurs qualités. Leur principal problème, c’est qu’ils se contentent souvent de n’être qu’une manière de récompenser celui qui a le vocabulaire le plus riche, sans qu’aucune autre compétence ne soit vraiment valorisée.  Frédéric Henry, avec Wordz, avait bien essayé de renouveler le genre, et ce n’est sans doute pas le seul, mais en général, un peu comme avec les jeux de questions culturelles, on se retrouve dans une exclusion frustrante pour les perdants qui n’ont pas l’impression de pouvoir faire grand-chose pour renverser la vapeur. On finit alors, face à celui qui gagne à chaque fois et veut vous sortir son chouchou à chaque soirée, par rouler des yeux et faire des bruits étranges pour bien lui faire comprendre qu’on a bien compris que c’est lui le plus fort. Il range alors son espoir au fond d’un tiroir, passe une mauvaise soirée, mais vous le ressortira la prochaine fois. Finalement, vous ne le côtoierez plus, excédés par son comportement, et là c’est le drame, la perte du tissu social pour lui, l’alcool triste et la drogue dure, avec potentiellement, en fin de course, un vote pour le FN. Tout ça à cause d’un jeu de lettres, c’est un peu triste, non ?

Heureusement, face à la montée de l’extrême-droite, le salut nous vient de l’étranger. Le Scorpion Masqué, éditeur canadien (québécois, même), désireux que demeure la paix en France et dans le monde, s’est dit qu’il était plus que temps d’arrêter ces bêtises et de traduire et éditer un jeu de lettres qui permettrait à nos amis de passer une bonne soirée ensemble, éviter la folie aux uns, la tristesse aux autres. Jack Degnan, l’auteur américain de ce jeu qu’est Mot pour mot, avait déjà senti le vent tourner dans son pays et l’envie de resserrer les liens sociaux pour éviter l’arrivée au pouvoir de certains, cela n’ayant apparemment pas suffi. Je rigole (jaune) mais c’est pour vous indiquer que si le jeu date de 2009 dans sa version originale (chez Out of the Box, qui ne voulait pas céder la licence), il a fallu attendre huit ans pour le voir arriver chez nous, en mars 2017. Le Scorpion Masqué n’en est pas à sa première traduction « tardive », Qui paire gagne en ayant également été l’objet. Dans un monde ludique qui va très vite et où l’on acquiert vite les droits des jeux qu’on sent pouvoir marcher, on peut trouver étonnant ce temps de gestation et se dire que c’est parce que ce sont des jeux n’ayant pas mérité une localisation. Qui paire gagne avait prouvé le contraire, étant un très bon jeu d’association d’idées, et Mot pour mot confirme que l’éditeur québécois a le nez pour les projets passés sous le radar et pourtant excellents.

En début de partie, les lettres sont bien rangées au centre. Il en manque ? C'est normal.

Faites passer le mot

Pour rapidement présenter le concept, il n’est pas idiot de revenir au titre original : Word on the Street. Entre deux équipes qui s’affrontent, des lettres alignées (pas toutes celles de l’alphabet), qu’il va falloir ramener de votre côté de la table. La première équipe qui a réussi à en ramener six remporte la partie. Ces lettres sont donc en effet comme « au milieu de la rue », et l’élément de langage souvent utilisé pour décrire le jeu est « un mélange de jeu de lettre et de tir à la corde ». Non, vous n’allez pas devoir, entre chaque manche, sortir dans le jardin de l’hôte et pratiquer ce sport vigoureux, ce qui, pour les personnes habitant en appartement, serait fort dommageable pour leur salon, qui plus est. Non, le truc, c’est que pour attirer ces lettres vers vous, votre équipe devra donner un mot qui réponde à une catégorie proposée par la carte du tour (le principe le moins original du monde) et tirer dans l’ordre les lettres composant ce mot. Une « tirée » n’étant pas suffisante pour vous emparer de la lettre (il en faut 3 en partant du centre du plateau), entre les deux équipes va naître une tension entre la possibilité de ramener des lettres proches de son bord de table, mais aussi celles dont les adversaires semblent proches de s’emparer. Je ne m’étends pas plus sur les règles (qui tiennent sur un feuillet), il faut juste savoir qu’on peut utiliser, bien sûr, les lettres déjà sorties du plateau ou absentes du jeu, mais surtout qu’un tour dure 30 secondes, pas plus.

Et en 30 secondes, vous allez avoir plein de choses à faire, et risquez plus d’une fois de ne pas avoir le temps de finir de tirer les lettres de votre mot. Déjà, il va falloir trouver un mot qui corresponde et soit bien UN mot, ce qui n’est pas si simple pour certaines catégories. Ensuite, il va falloir réfléchir à d’autres mots et à votre objectif. Un mot pour ramener des lettres trop proches de l’équipe d’en face ? Un mot qui utilise deux fois la lettre B parce qu’elle n’est plus loin de votre bord de table et vous apporterait la victoire ? Un mot très long pour essayer de ramener un maximum de lettres vers vous ? Mais aussi éviter un mot dont on n’est pas sûr de l’orthographe, et ce mot qui utilise 5 caractères qui ne sont pas ou plus présents sur le plateau. Une fois le mot choisi en collaboration avec votre équipe (avec le risque d’un leader qui mène la danse, et qu’il vous faut immédiatement soit claquer, soit enfermer dehors), la personne désignée comme porte-parole doit « tirer »  les lettres du mot dans le bon ordre, toujours avant la fin de l’écoulement du sablier. Et tout ça, avec des adversaires qui, s’ils sont taquins, ne se tairont pas pendant votre intense réflexion et ne se priveront pas de vous proposer des réponses inadaptées, brouillant votre concentration (eux-aussi, vous pouvez les claquer, mais plus amicalement, c’est un jeu d’ambiance après tout).

Une partie en cours. Il manque toujours des lettres ? C'est toujours normal.

« On a le droit aux mots viet ? »

30 secondes c’est donc peu, et cette contrainte fait partie de ce qui évite à Mot pour mot d’être un jeu de vocabulaire ne récompensant que celui ou celle qui en a le plus. Durant ce court laps de temps, votre esprit va aller à toute vitesse pour identifier la meilleure solution possible, et souvent il faudra se contenter d’un pis-aller, en étant bien conscient qu’en réfléchissant plus longtemps on trouverait mieux, mais qu’on n’aurait alors plus le temps de « l’écrire ». Il est plus que fréquent que, le dernier grain de sable tombé, la dernière goutte de sueur essuyée, on se prenne la tête entre les mains en se disant « MAIS OUI ! IL Y AVAIT CE MOT QUI ÉTAIT PARFAIT ! ». L’autre élément qui permet de limiter les défauts de certains jeux de lettre, c’est que les critères pour un « bon mot » sont multiples, du respect de la catégorie à tout ce que j’ai nommé plus haut. Vient ensuite la vérification et le règne de la mauvaise foi, qui promet fous rires et disputes avec les plus susceptibles. Si vous trouvez que l’équipe adverse n’a pas respecté l’orthographe ou la catégorie, vous pouvez contester pour « annuler » le mot écrit. Alors pour l’orthographe, c’est simple et vérifié de manière objective. Pour la catégorie, comment dire… ? Il arrive que, pris dans la frénésie du jeu, on propose des mots… audacieux. Et là, il est parfois beaucoup plus difficile de déterminer si oui ou non on répond bien à ce que nous demandait la carte. On laisse parfois passer parce que l’équipe est loin derrière et en le sous-entendant bien (« bon, on vous le laisse, mais c’est parce qu’on est bons princes »), histoire d’espérer un juste retour quand vous aussi, vous aurez fait un choix étonnant (spoiler : ça ne marche pas). Mais quand le score se fait plus serré – ce qui arrive souvent, il est possible de retourner le match par quelques bons tours – on est alors moins enclin à laisser passer les réponses les plus larges dans ce qui reste un jeu compétitif et dont on veut gagner la partie (même si, comme souvent, on veut surtout s’amuser). La règle prévoit un vote, mais celui-ci mène souvent à l’impasse, chaque équipe jouant de mauvaise foi pour argumenter et votant pour sa version. Un rôle d’arbitre tournant ou quelque chose du genre pourrait être une solution pour éviter ces moments qui brisent un peu le rythme effréné de Mot pour mot.

Sans éviter tous les écueils du jeu de lettre (certains joueurs se sentiront nuls et n’apprécieront pas de se sentir inutile), Mot pour mot parvient pourtant à en esquiver la plupart et à rendre le genre extrêmement amusant et rythmé. Par le sentiment d’urgence procuré par le sablier, le système de « tir à la lettre » et le nombre de choix à faire durant ces trente petites secondes, il force à réfléchir différemment et à se triturer l’esprit tout en acceptant de ne pas faire le meilleur choix dans l’absolu. Malgré une petite réserve sur l’arbitrage lors de la contestation de la catégorie, Mot pour mot s’affirme déjà comme un indispensable dans la catégorie des jeux d’ambiance où, tout de même, votre cerveau sera mis en ébullition et votre esprit de compétition bien titillé. Comme quoi, tous les bons jeux ne finissent pas dans les besaces des éditeurs français l’année de leur sortie internationale et qu’il reste sans doute quelques perles à dénicher.

Amoureux de la culture au sens large, je tente de pratiquer à la fois approfondissement et élargissement, sans que jamais ce ne soit sale. Né la même année que la chute de mur de Berlin (coïncidence ? pas sûr…), j’ai été bercé par Picsou Magazine, les Tortues Ninja, les Minikeums, Pokémon ou encore Final Fantasy VII. J’ai tendance à écrire et parler plus que nécessaire, je vais donc me contenter d’ajouter que je suis aussi professeur des écoles.

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