Codenames Pictures

Pictures of You

Auteur : Vlaada Chvátil

Illustrations : David Cochard, Stéphane Gantiez, Jana Kilianová, Tomáš Kučerovský, Filip Neduk, Michal Suchánek

Éditeur : Czech Games Edition ; IELLO (VF)

Nombre de joueurs : 2 à plein

Genre : Déduction ; Association d’idées visuelles ; Codenames avec des images

Sortie française  : Février 2017

Description

Laissez-vous tenter par la version images de Codenames. Pour jouer, devinez ou faites deviner des images plus loufoques les unes que les autres. Plus accessible que la version classique, Codenames Images garde la même profondeur de jeu tout en étant plus visuel.

Critique

Codenames, sorti en 2015 chez Czech Games Edition (2016 chez Iello pour la version française), a montré que même dans un format plus léger que ce qu’il a l’habitude de proposer, Vlaada Chvatil était un auteur de génie capable de proposer quelque chose d’assez unique. Suite au succès (mérité) rencontré par le jeu, on a pu voir des joueurs adapter le concept en mettant, à la place des cartes-mots, des disques, des vinyles, des jeux, des images de Dixit, et j’en passe. Officiellement, CGE a bien compris que l’idée pouvait très bien être réimplantée avec autre chose que des mots. De là à savoir si c’est pour surfer sur le succès du produit original et grappiller quelques couronnes faciles ou dans une visée plus créatrice, difficile de trancher et au fond, on s’en fout et c’est sans doute les deux. Difficile aussi de si Vlaada Chvatil a été à l’origine ou consulté durant le développement, même si on peut supposer, vues les relations proches qu’il entretient avec CGE, qu’il a eu voix au chapitre.

Une partie en cours.

Picture de rappel

Je ne vais pas m’étendre sur pourquoi Codenames est sans doute l’un des plus grands jeux sortis ces dernières années, je l’ai déjà fait dans une critique que je vous invite à consulter. Attardons-nous plutôt sur ce qu’a à dire ce spin-off, cette réappropriation du concept. Autant le dire tout de suite, on retrouve des sensations générales très proches de celles du jeu d’origine, et rien que pour cela Codenames Pictures est un très bon jeu. Il est la preuve qu’au-delà d’un jeu, Vlaada Chvatil a créé un moteur, un peu à la manière de Manuel Rozoy avec T.I.M.E Stories (un jeu bien différent), un principe adaptable à d’autres codes et qui conserve le génie et les habitudes que peuvent avoir pris les joueurs. Cette sortie permet d’admirer le rouage mécanique essentiel, au-delà de la manière dont il est présenté par son matériel, cet engrenage qui fait réfléchir les joueurs d’une certaine façon, apportant encore une vision rafraîchissante de l’idée « faire deviner des mots aux membres de son équipe ». Pour analyser un peu le game design, Codenames et sa version Pictures est donc un objet passionnant. Les questions à se poser pour les joueurs seront « Je n’ai pas Codenames, dois-je prendre l’original ou Pictures ? » et « J’ai déjà Codenames, ça vaut le coup de prendre Pictures aussi ? ». Et bien chers lecteurs indécis, navré de vous décevoir, mais je serais bien en peine de vous répondre, tant votre plaisir dépendra de quelque chose de très personnel, à savoir votre relation au vocabulaire et au pictural.

Les agents (et les témoins) ont bénéficié d’un relooking et ne sont plus tous des clones.

Face à l’original, Pictures lutte ?

Si on se réfère au schéma de Jakobson qui étudie les modalités de passation d’un message, on garde donc, entre Codenames et Codenames Pictures,  la plupart des éléments et l’essence profonde du jeu (associer des idées entre différents items en espérant que nos partenaires identifient ces mêmes associations). Le message s’appuie toujours sur un contexte (individuel, collectif) d’un destinateur à un destinataire, via le même canal (la parole). Ce qui change, c’est le code, ce sur quoi s’appuie le message, ici des images plutôt que des mots, donc. Forcément, cela a des impacts sur le don et la réception de l’indice, les connexions neuronales pour lier entre elles les images sont légèrement différentes de celles que vous pouvez avoir expérimenté dans le jeu d’origine. Précisons que ces images bénéficient d’un beau travail d’illustration, qui peut dérouter voire déranger, chacune des représentations présentant au moins deux concepts évidents mais aussi un bon nombre de sentiments et d’approches plus vagues ou globales, qui comme dans Codenames dépendront de votre relation à cette illustration, de votre vécu, vos représentations, qui vont déterminer en partie ce que vous aurez envie de dire pour la rapprocher d’une autre. Cette principale différence de support s’accompagne d’une modification dans le nombre de cartes, il n’y a plus qu’une grille de 20 cartes entre agents et partenaires là où il y en avait 25 dans la version mots.

Images et nerfs

On se trouve donc entre continuité et changement, entre terrain connu et sensations renouvelées, et cela se traduit par des parties et des associations que certains jugeront plus aisées, là où ceux moins à l’aise avec le pictural qu’avec le textuel auront peut-être l’impression d’une difficulté accrue. De mon expérience et ayant joué avec les deux types de public, j’ai toutefois constaté que dans l’ensemble, les parties sont à la fois plus courtes et plus nerveuses, avec un temps de réflexion moindre pour l’agent, qui fait plus vite ses propositions.

La version française, chez IELLO.

L’autre constante au court des quelques dizaines de parties réalisées, c’est qu’à la fois on a une moyenne de nombre de cartes proposées pour un mot plus élevé (il est très rare de n’en faire deviner qu’une, et trois est assez fréquent), mais que d’un autre côté on dépasse peu cette moyenne, les associations visuelles ne permettant peut-être pas d’aller aussi loin que celles textuelles, du moins encore une fois dans les parties auxquelles j’ai pu assister. Moins essentielle que pour les mots, Iello propose tout de même une traduction (renommée de manière très originale Codenames Images), qui concerne principalement les règles. On peut supposer que le travail d’adaptation, très important lorsqu’il s’agissait de texte, a été moins laborieux et moins long pour les images.

Prouver la puissance de l’essence, du cœur profond d’une mécanique est la principale force de Codenames Pictures. Y jouer quand on a pratiqué le jeu original, c’est se retrouver dans des routines de jeu confortables, avant de se rendre compte qu’il va quand même falloir penser un peu autrement, que le langage pictural est autre que le langage textuel. Si on veut aller plus loin, la confrontation et complémentarité de ces deux jeux va jusqu’à nous interroger sur notre rapport à ces deux formes de langage et à leur puissance interprétative. Pendant mes parties, je me suis longtemps dit que le texte et les mots donnaient accès à plus de liberté, de concepts, de ramifications, mais sans jamais en être tout à fait certain, et pendant que notre agent essayait de trouver un lien entre ces images farfelues, ces questions restaient toujours en suspens. A quel point cette certitude est-elle fondée ? A quel point ce sentiment est-il résultat d’une certaine culture et manière de penser ? Pour d’autres populations (pays, milieu social…), la première impression ne serait-elle pas inverse, d’une interprétation plus libre et plus large par l’image ?  Qu’un jeu de société parvienne à activer de telles réflexions, c’est assez exceptionnel et, même si l’effet de surprise est moins présent qu’avec la première version, ça suffit pour vous conseiller de vous confronter aux deux pour effleurer ces questionnements et y trouver vos propres réponses.

Amoureux de la culture au sens large, je tente de pratiquer à la fois approfondissement et élargissement, sans que jamais ce ne soit sale. Né la même année que la chute de mur de Berlin (coïncidence ? pas sûr…), j’ai été bercé par Picsou Magazine, les Tortues Ninja, les Minikeums, Pokémon ou encore Final Fantasy VII. J’ai tendance à écrire et parler plus que nécessaire, je vais donc me contenter d’ajouter que je suis aussi professeur des écoles.

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