Her Story

PlayHer’s Story

Développeur : Sam Barlow

Éditeur : Sam Barlow

Genre : FMV revival ; Enquête vidéo ; Simulateur de moteur de recherche

Plateforme : Android, iOS, OS X, PC

Sortie : Juin 2015

Synopsis

En 1994, une britannique subit sept interrogatoires à propos de son mari disparu. Voici son histoire.

Critique

Quelques notes de piano, et le jeu se lance face à un écran d’ordinateur bien vintage. Sur cet écran, plusieurs choses, la date – 2015, ce qui semble étonnant pour le look de l’appareil et introduit déjà ce lien entre passé et présent –, une poubelle avec un Reversi, quelques fichiers, une base de données. Mais surtout, en plein centre, un moteur de recherche avec écrit en lettres capitales « MURDER », offrant des vidéos visiblement enregistrées par une caméra lors d’un interrogatoire, dans lesquelles une femme nous donne quelques informations sur une enquête en cours. Quatre vidéos, et déjà une évolution dans le discours, dans l’ambiance, dans la relation entre interrogée et interrogeant. Cette femme brune et ce « MURDER » font immanquablement penser au Shining de Kubrick, mais la comparaison s’arrêtera là.

La première vidéo vue, on voit dans la database qu’il y en a un paquet à débloquer pour essayer de reconstituer un semblant d’histoire, une chronologie, une narration. On pourra regretter que le jeu ne soit qu’en anglais sous-titré dans la même langue, ce qui en limitera l’accès aux plus réfractaires, même s’il ne faut pas être bilingue pour à la fois jouer et comprendre ce qui se déroule dans ces vidéos. Rapidement on comprend le mécanisme principal du jeu. Parmi ce que nous raconte cette femme, on va utiliser certains des mots qui nous paraissent les plus pertinents, les taper dans le moteur de recherche pour trouver de nouvelles vidéos apportant leur complément d’information.

L'interface qui vous accompagnera dans votre enquête.

Sam Barjo

Her Story, à sa sortie, a fait chanter les critiques et obtenu bien des louanges. Et c’est parfaitement mérité. D’une simplicité enfantine, il nous plonge vraiment dans la peau de… on ne sait pas bien qui d’ailleurs. On a à la fois l’impression d’être la caméra, mais aussi l’inspecteur, ou quelqu’un d’autre, une posture un peu voyeuriste qui interroge notre identité de spectateur. On est à la fois témoin de quelque chose et enquêteur, archiviste, journaliste, sans vraiment savoir si on a le droit d’être tout cela à la fois. Pourquoi rechercher ces fichiers sur un dossier fermé depuis vingt ans et qui semble avoir été bouclé ?

Surtout, on est joueur et on va construire notre propre narration. Si l’on désire débloquer toutes les vidéos par esprit de challenge, on souhaite surtout comprendre ce qui s’est passé autour de cette histoire. Y parvenir ne sera pas d’une folle difficulté, les mots à chercher étant assez évidents si l’on fait un peu attention à ce que nous dit ce qui devient petit à petit notre interlocutrice (même si l’on ne lui dit rien). Accéder à l’ensemble est plus compliqué vers la fin, mais on y arrive avec un peu de persévérance. Pour nous aider, de nombreux outils sont disponibles, l’air de rien, et à chacun de les utiliser comme bon lui semble. On pourra tagger des vidéos, par exemple en y mettant les termes qu’on a repéré dans celle-ci, ou ce que ça nous évoque. Autre possibilité : conserver les vidéos pour éviter d’avoir à y revenir et tenter de comprendre l’intrigue de manière plus chronologique. Car en mettant les vidéos dans l’ordre, cela éveille des idées de mots qui pourraient être présents dans les « trous », du fait d’une continuité narrative. L’autre contrainte qui nous pousse à multiplier les critères de recherche, c’est que l’on a accès qu’aux cinq premières vidéos contenant le mot choisi. Si 61 vidéos le contiennent, il faudra trouver d’autres axes pour lire les 59 vidéos suivantes.

Enquête inclusive

Là où le jeu fait fort et nous insère vraiment dans le processus (difficile de sortir de la session, on veut vraiment arriver au bout en une seule), c’est qu’il fait de nous une espèce de monteur cinéma, face à des rushs qu’il doit assembler pour construire un ensemble cohérent. Chaque joueur va vivre sa propre histoire, malgré une trame linéaire et pas si complexe qu’on veut le faire croire. Les twists, les détails, les petits rien seront dévoilés pour chacun à des moments différents. La compréhension générale est donc faite d’un patchwork que chacun assemblera par une opération de l’esprit qui lui est propre. Et c’est le gameplay qui apporte cette immersion et cette sensation d’être actif. Pas besoin de choix multiples, d’options dans des choses préécrites, ou d’arbre de possibilité immense. Ici, ce qui apporte cette narration individualisée et qui n’appartient qu’à nous (l’interprétation est donc aussi personnelle, tant elle va dépendre de l’ordre de visionnage), c’est ce qu’on va décider de rechercher comme mot-clé. Et l’association d’idée va être propre à chacun, le joueur apporte son vécu, l’idée qu’il se fait d’une enquête, ce qu’il commence à imaginer comme scénario. Et c’est cette expérience profondément intime qui va guider nos recherches. Si tout le monde ou presque va utiliser ce que la femme nous dit de manière évidente, ce sont toutes les recherches annexes qui vont nous apporter cette individualité de l’aventure.

Au-delà de « son histoire », Her Story place le joueur face à sa propre histoire, qui va découler de ses choix. L’intrigue et la mise en relation des différents éléments pour créer une cohérence et apporter une forme de solution à l’enquête est intéressante, mais ne constitue de loin pas le principal intérêt du jeu. Sa force, c’est réellement la manière dont le vécu du joueur est utilisé pour qu’il s’approprie l’outil qui lui est proposé et reconstitue sa propre version de l’histoire. L’interprétation juste, le minimalisme d’un gameplay pourtant pur et intuitif, tout cela permet au joueur de s’approprier Her Story et de le faire entièrement sien, sans aller dans un meta trop intellectualisé parfois agaçant dans le monde du jeu indé.

Amoureux de la culture au sens large, je tente de pratiquer à la fois approfondissement et élargissement, sans que jamais ce ne soit sale. Né la même année que la chute de mur de Berlin (coïncidence ? pas sûr…), j’ai été bercé par Picsou Magazine, les Tortues Ninja, les Minikeums, Pokémon ou encore Final Fantasy VII. J’ai tendance à écrire et parler plus que nécessaire, je vais donc me contenter d’ajouter que je suis aussi professeur des écoles.

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